
Gilles Kepel est professeur à Sciences Po, et directeur de la chaire Moyen Orient Méditerrannée.
07/03/2008
Chronique du 7 mars 2008
La Chaire Moyen-Orient Méditerranée de Sciences Po a reçu ce Vendredi 7 mars Bernard Kouchner, ministre des Affaires Etrangères et Européennes pour l’un des petits-déjeuners destinés à nos partenaires et invités, consacré à la politique française au Moyen-Orient.
Sans révéler la teneur des discussions qui sont couvertes par les Chatham House rules , nos échanges de ce matin m’ont encouragé à poursuivre sur la voie que je propose dans la postface du livre pour « relever le défi de civilisation » - construire un vaste espace économique de la mer du Nord au Golfe Persique, une « nouvelle région » qui prenne place entre les pôles américain et asiatique. En ce sens, la récente rencontre entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel à Hanovre le 4 mars me paraît opportune et va dans le sens de ce que j’ai écrit : la France et l’Allemagne ont enterré le projet d’une simple « Union méditerranéenne » limitée aux pays riverains, et souhaitent impliquer l’Europe entière dans un processus de développement humain qui s’étende à travers la Méditerranée. Mais cela n’est pas suffisant à mon avis : la Méditerranée doit être un trait d’union en direction du Golfe – où se trouvent, avec les ressources énergétiques et les capacités d’investissement, les clés non seulement de la prospérité, mais aussi de la paix – aussi bien entre chiites et sunnites, Arabes et Iraniens, qu’entre Israéliens et Palestiniens, voire entre Arabes, au Liban et en Syrie par exemple. On aura l’occasion de poursuivre ce débat prochainement.
Merci à Frédéric Martel de l’avoir pris au sérieux dans son compte-rendu critique en ligne de Terreur et Martyre que vous trouverez sur le site. Je comprends bien, par ailleurs, que, comme ancien attaché culturel à Boston, il est trouve naturellement que les Etats-Unis sont plus complexes que le livre peut en donner l’impression, mais la question n’est pas là : il ne s’agit pas d’établir un trait d’équivalence entre la « Guerre contre la Terreur » de Bush et le « jihad martyre » d’Al Qa‘ida, qui sont bien évidemment de nature différente, mais de constater l’échec de ces deux Grands Récits à ce jour. La faillite du Grand Récit « Bushien » et néo-conservateur est du reste si patent aux Etats-Unis que McCain lui-même se garde bien de s’en réclamer, et qu’il lui faudra, dans sa campagne et surtout s’il est élu, repenser à nouveaux frais la politique américaine au Moyen-Orient. C’est un grand défi américain – pour lequel beaucoup de certitudes vont devoir bouger outre-Atlantique. Mon espoir est que, entre temps, la présidence française de l’Union européenne aura su faire des propositions courageuses qui auront remis l’Europe au cœur du processus politique.