
Gilles Kepel est professeur à Sciences Po, et directeur de la chaire Moyen Orient Méditerrannée.
04/03/2008
Depuis que j'ai eu l'occasion de présenter Terreur et Martyre à la radio et à la télévision, j'ai reçu sur ma boîte courriel gilles.kepel@sciences-po.fr plusieurs lettres, dont deux m'ont semblé intéressantes pour engager le débat autour du livre.
Le 1er mars, M. Sylvio Valente m'a écrit ceci :
Monsieur,
Ayant lu avec grand intérêt vos ouvrages précédents, je me suis rué à la librairie afin de le procurer votre dernier ouvrage, informations intéressantes et style vivant rendent la lecture de votre ouvrage aisé cependant le site dont les coordonnées sont données au début de l'ouvrage n'est pas accessible est-ce ponctuel ?
Par ailleurs, pourquoi n'évoquez-vous pas les vrais motifs à la croisade des américains en orient car l'instauration de la démocratie annoncée par Bush ne semble qu'une façade à des objectifs moins avouables j'entends par là la suprématie d'Israël dans la région (sur ce sujet les travaux de Mearsheimer et Walt sont implacables)
Enfin félicitations pour votre travail vos ouvrages sont accessibles à tous et contiennent des analyses intéressantes pour l'orientaliste du dimanche que je suis et qui ne partage pas toujours votre point de vue.
Sylvio Valente
Merci pour vos mots aimables. Le site devrait fonctionner à partir du 4 mars même s'il me faut avouer être un bloggeur débutant : on va essuyer les plâtres ensemble...
C'est du reste un phénomène assez nouveau, pour l'auteur que je suis, de prolonger le débat autour du livre sur la toile : mais c'est aussi la première fois que j'ai un tel usage de la toile pour chercher les sources d'un ouvrage, tant le phénomène islamiste trouve son extension - peut-être même son terrain et, pour Al Qa'ida, la cause de son échec à mobiliser les masses- dans le monde virtuel de l'internet : ce pourquoi j'ai eu l'idée de créer ce site, au départ, pour y disposer, à titre illustratif, un certain nombre de vidéos de Zawahiri et autres que j'analyse dans le troisième chapitre en particulier. Cela devrait permettre aux lecteurs de trouver aisément les sources du livre-beaucoup de sites islamistes disparaissent rapidement, sont bloqués par les hackers, etc.-et aussi de débattre des interprétations que je propose en consultatnt eux-mêmes les vidéos directement. La plupart sont sous-titrées en anglais, pour ceux qui ne connaissent pas la langue arabe, et, même pour les non-anglophones, la mise en scène, la gestuelle sont intéressantes (par exemple, l'annonce de la création du gouvernement de l'Emirat islamique d'Irak, qui calque de manière comique le jt baassiste de l'époque Saddam).
Pour répondre aux remarques de Sylvio Valente sur les raisons pour lesquelles je "n'évoque pas les vrais [de votre point de vue] motifs de la croisade des Américains en Orient [...] la suprématie d'Israël dans la région...". L'universitaire que je suis s'efforce d'établir l'ensemble, ou, si vous préférez, le système de causes qui expliquent un phénomène politique. Dans ce cas précis, ma thèse est que la politique américaine au Moyen-Orient a eu, depuis 1945, un double objectif : sécuriser simultanément l'accès au pétrole abondant et bon marché, et l'existence del'Etat d'Israël. Au départ , le pétrole est plus important-l'enjeu israélien ne devient dominant qu'à partir de la guerre des Six Jours de juin 1967. Et c'est ce basculement de l'Amérique de Johnson (pour des raisons que je développe plus en détail dans mon livre précédent, Fitna) qui aura pour conséquence la transformation du pétrole en arme politique par les Etats arabes, sous l'égide de l'Arabie Saoudite du roi Fayçal, en octobre 1973. Le livre de Meersheimer et Walt me semble très convaincant-et je l'ai cité en bibliographie : mais je crois qu'il faut resituer la question dans un ensemble plus vaste, sinon on ne perçoit qu'une partie de la réalité. je ne cherche pas à me faire l'avocat d'une cause particulière, mais à fournir les éléments qui vous permetront à vous qui "orientaliste du dimanche" n'avez pas la disponibilité pour faire les recherches sur le sujet le reste de la semaine, de vous aider à vous faire votre opinion-quitte à critiquer mes analyses, mais le propre de la recherche est d'être criticable ou comme on dit "falsifiable" et c'est dans ce but que j'ai créé ce site.
La deuxième lettre à laquelle je souhaite répondre est la suivante :
Bonsoir Monsieur Kepel,
Nous sommes samedi soir 1er mars et je regarde la chaîne arabe AL ARABIYA et je suis très très étonnée "agréablement étonnée" de vous entendre parler arable. Je dois avouer que je ne vous connaissais pas, (je n'ai pas de cursus universitaire j'ai quitté l'école à 17 ans) mais j'ai une passion débordante pour la géo-politique. Au début de cette semaine, j'ai eu la chance de vous voir à la télévision française sur une chaîne d'information. Lors de cet entretien j'ai partagé votre analyse et la pertinence de vos propos. Une fois de plus sur la chaîne AL ARABIYA vous faîtes la démonstration de votre époustouflante connaissance du monde arabo-musulman et persan, et surtout vous apportez uen autre vision sur la situation des pays musulmans.
J'ai regardé sur internet différents articles vous concernant avant de rédiger ce courrier. mes parents sont d'origine algérienne, je suis née en France je n'ai pas eu l'occasion d'apprendre l'arabe, mais j'ai pu saisir la teneur de vos propos lors de cet interview.
Je suis conquise, et je m'empresserai dès lundi d'acheter votre premier ouvrage, en attendant de lire les suivants...
Très sincères salutions,
S. CHALANI
Merci encore pour vos propos-rassurez-vous, ce blog n'est pas destiné à passer la brosse à reluire, et je débattrai volontiers avec celles et ceux qui ont une approche très négative de ce que j'écris... Je voulais surtout prolonger la discussion sur la langue arabe et l'impact paradoxal des chaînes d'information en arabe (comme Al Arabiyya, Al Jazeera ou d'autres, que je cite tout au long de Terreur et Martyre), jusque y compris parmi nos concitoyens d'origine maghrébine qui ne connaissent pas nécessairement cette langue. Tout d'abord, je crois qu'il est important que les universitaires qui se disent spécialistes d'une région en apprennent la langue-et malheureusement, l'expertise sur le Moyen-Orient est encombrée de gens qui n'ont, par ignorance de l'arabe (ou d'une autre langue de la région persan, turc, hébreu, etc.) pas accès du tout à la culture, aux mentalités et à tout ce qui construit les identités des individus et des populations. Il ne faut pas non plus tomber dans l'exès inverse : être locuteur arabe n'ouvre pas toutes les portes, et ne dispense pas de se poser des questions... Mais il faut faire cet effort : vous trouverez la transcription en arabe de l'entretien avec Al Arabiyya sur le blog (si j'arrive à faire les manipulations nécessaires... en attendant d'arriver à mettre la vidéo : je suis loin de m'exprimer parfaitement, mais je crois que l'établissement du contact avec ceux sur lesquels on écrit, et dans la langue qu'ils partagent communément, participe à ce "défi de civilisation" que j'appelle à relever à la fin du livre. Pour la même raison, les étudiants que nous recevons à Sciences-Po dans les programmes dont j'ai la responsabilité doivent maîtriser (ou, en premier cycle, s'engager à apprendre) l'arabe ou une autre langue de la région : c'est la condition nécessaire pour la qualité de leur travail, et c'est ce qui fera (et fait déjà) la différence dans la concurrence internationale. les thèses éblouissantes de Bernard Rougier (publiées aux PUF sous le titre Le Jihad au quotidien), de Stéphane Lacroix ou de Thomas Hegghammer sur l'Arabie Saoudite-à paraître prochainement-doivent leur qualité à leur accès aux sources, orales et écrites, de première main en arabe, et en contrepartie, leur qualité même attire à Science Po d'excellents étudiants en nombre croissant. Vous pouvez aussi jeter un coup d'oeil sur le lient de la chaire Moyen-Orient méditerrannée sur le site et aussi lire le collectif que nous avons publié avec les étudiant du doctorat Al Qa'ida dans le texte (2005) qui reparaît le 10 mars en collection de poche "Quadrige" (mise à jour) aux Presses Universitaires de France (PUF).