
Gilles Kepel est professeur à Sciences Po, et directeur de la chaire Moyen Orient Méditerrannée.
05/03/2008
Zawahiri vient de mettre en ligne un nouveau livre intitulé en arabe « al tabri’a » - la disculpation - sous-titré (dans le style ampoulé qu’affectionnent les jihadistes pour créer l’illusion qu’ils sont les héritiers authentiques de la culture musulmane traditionnelle) : « Disculper l’Oumma de la plume et de l’épée de l’accusation du vice de défaillance et de faiblesse » - une formulation aussi controuvée dans l’original arabe que dans cette tentative de traduction (« tabri’at oummat al qalam wa-l seif man minqasat tuhmat al khawar wa-l du‘f).
Le texte est long de 190 feuillets rédigés en caractères serrés, comporte une introduction et dix-huit chapitres. Il prolonge ce que je mentionne brièvement aux pages 290-291 de Terreur et Martyre - et confirme ce qui constitue l’un des arguments principaux du livre : la crise interne que connaît la doctrine jihadiste incarnée par Al Qa‘ida, dont le point d’orgue est la controverse personnelle entre les deux chirurgiens égyptiens enfants prodiges du jihad, le Dr Zawahiri et le Dr Fadel. Elle a désormais envahi l’univers mental des jihadistes depuis la parution en novembre 2007 du texte de ce dernier - alias Sayyed Imam Abd al Aziz al Sharif – intitulé Document d’orientation pour l’activité jihadiste en Egypte et dans le monde (« wathiqat tarshid al ‘amal al jihadi fi misr wal- ‘alam »).
Ce libelle est une remise en cause radicale des orientations d’Al Qa‘ida rédigée par l’ancien « patron » de Zawahiri, aujourd’hui en détention à perpétuité dans la prison de Liman Turah, en Egypte. Le Dr Fadel est l’une des figures idéologiques les plus importantes – peut-être même la plus importante – de la théorisation du passage à la violence jihadiste extrême qui a caractérisé les années 1990 et 2000. Né en 1951 (comme Zawahiri), il a eu le même parcours universitaire et médical brillant que celui-ci. Ils ont milité ensemble, adolescents, dans le même groupuscule jihadiste, après la pendaison de Sayyid Qotb, à la fin des années 1960. Fuyant l’Egypte en 1981 après l’assassinat de Sadate, le Dr Fadel passe deux ans aux Etats-Unis ( qui y a-t-il rencontré ?), puis se rend à Peshawar pour y recréer l’organisation du jihad islamique égyptien dans le cadre du jihad afghan. Il est le chef du groupe, et Zawahiri son second « opérationnel ». En 1989, il rédige l’ouvrage de référence qui sert de manifeste et de vade-mecum à la violence jihadiste, citations coraniques profuses à l’appui, et fait de tous ceux, musulmans compris, qui ne s’engagent pas dans l’action armée, des « apostats » passibles d’exécution au même titre que les « impies originels » : (« Al ‘umdah fi i‘dad al ‘idda’ ») – encore un intitulé qui illustre le « beau style » jihadiste obsédé d’assonances et de redondances - et que l’on peut rendre platement en français par Principes de base pour le passage à l’action. Ce sera le bréviaire de la violence des années 1990, notamment lors de la guerre civile algérienne. Mais en 1993, le jihad islamique essuie des revers en Egypte, suite à l’assassinat d’une fillette notamment. Et le Dr Fadel démissionne de ses fonctions, que reprend Zawahiri. Il s’installe au Yémen, à ‘Ebb, où il exerce comme médecin. Jugé par contumace en Egypte en 1999, il sera arrêté par les autorités yéménites après le 11 septembre 2001, puis interrogé par la CIA et « transféré » dans son pays natal où il purge désormais sa peine.
Son Document vient après d’autres œuvres de repentance – notamment les Rectifications des concepts (« tas.hih al mafahim ») qu’ont commencé à publier, depuis 2002, des jihadistes incarcérés en Egypte, pesant volumes écrits probablement sous la dictée de leurs geôliers, mais qui, à la longue font nombre. Bien sûr, la sincérité en est mise en doute, les pressions physiques, chantages, etc. en diminuent la portée, et les jihadistes en liberté ne manquent pas d’insister sur ce point en ironisant lourdement. Mais la masse de ces publications – en Egypte, en Arabie et ailleurs, devient telle qu’il s’agit d’un véritable phénomène politico-culturel, auquel fait aussi écho le site en ligne saoudien qui critique l’idéologie d’Al Qa‘ida de l’intérieur de l’islam « hamlat al sakina » (Campagne d’apaisement). J’ai débattu avec son initiateur, Khaled al Mushawwah (que nous avons par ailleurs reçu à Sciences Po lors d’un séminaire en février 2005) et le jihadiste du Londonistan réfugié aujourd’hui au Liban, Omar Bakri Mohammed, dans une émission de la chaîne par satellite libanaise LBC ( Al Hadath [l’événement] animée par Shada Omar) en décembre 2007.
Le Document d’orientation est particulièrement dommageable pour Zawahiri, personnellement mis en cause, car il vient de son ancien maître, qu’il est tenu à respecter. Celui-ci, tout en demeurant attaché à ses convictions jihadistes sur le fond, critique la manière – qu’il s’agisse de la possibilité pour un jeune jihadiste de partir au front sans la permission parentale, de la licéité islamique de l’assassinat de femmes et d’enfants, d’étrangers et de touristes, c’est-à-dire ce qui fut la pratique quotidienne d’Al Qa‘ida et consorts et que personne dans la mouvance radicale n’osait remettre en cause – sous peine de liquidation, comme l’ont montré les exécutions des dissidents durant la guerre civile algérienne. Mais cet excès même portait en germe le « déclin de l’islamisme » sur le plan de la mobilisation politique, illustré par les échecs en Algérie, Egypte, Bosnie notamment, comme je l’ai expliqué dans mon livre Jihad paru en 2000 – ce qui m’avait valu d’innombrables accusations de cécité, angélisme, etc. dans les gazettes. La meilleure connaissance que nous avons aujourd’hui de ce phénomène à travers les textes auto-critiques confirme rétrospectivement ces intuitions datant de huit ans.
La Disculpation, que je n’ai parcourue que rapidement à ce jour et qui mérite une analyse approfondie, n’est pas du meilleur Zawahiri. On n’y retrouve pas le souffle léniniste qui animait Cavaliers sous la bannière du Prophète – le manifeste établissant la stratégie du 11 septembre 2001 pour frapper « l’ennemi lointain » - , ni l’effarante pureté idéologique de Fidélité et Rupture qui établissait la barrière entre le petit groupe des « fidèles » et la masse des impies et autres apostats voués au massacre et à l’enfer. On sent bien ici, même si Zawahiri ne l’explicite pas, que la stratégie du jihad qui a culminé dans le martyre n’a abouti qu’au suicide politique du jihad lui-même. Zawahiri est gêné et se « disculpe », en position d’accusé et face à des attaques fusant de toutes parts. Le temps du « triomphalisme » qu’illustrent la plupart des vidéos que j’ai commentées dans le chapitre 3 de Terreur et Martyre et que vous pouvez regarder sur ce site est vraiment échu et on plonge dans « l’isolement ». A tel point que Zawahiri n’ose même pas nommer directement le Dr Fadel, utilisant des périphrases pour déplorer son destin douloureux, son arrestation au Yémen, les tortures qu’il a subies, les pressions physiques et psychologiques qui pèsent sur lui dans sa prison égyptienne. Il cite même – dans sa quête désespérée d’alliés – Abou Moussab Al Souri, l’ingénieur alépin dont vous pouvez aussi regarder les vidéos de « télé-enseignement du jihad » sur le site, qui est pourtant un critique féroce des erreurs du 11 septembre, considéré par lui comme une opération prématurée et politiquement catastrophique.
Voici donc un Zawahiri gêné aux entournures : vétilleux, démarquant chapitre par chapitre l’argumentaire de son adversaire, contraint à suivre l’ordre de l’exposé de celui-ci sans jamais être capable de reprendre la main. C’est que le Dr Fadel appuie là où ça fait mal… : il démonte tous les problèmes qu’a soulevés la pratique du jihad violent dans la foulée de l’expérience afghane et de l’ivresse qui s’est emparée ensuite des barbus à Kalashnikov et couteau d’égorgeur qui ont cru que le monde était à leur portée – et ont aujourd’hui la gueule de bois (si l’on peut dire) : les massacres d’enfants, de touristes, la qualification de tout un chacun (et de tout musulman non islamiste jihadiste) comme impie ou apostat dont le « sang est halal [licite] », etc. – pratiquant l’auto-critique par rapport à son Principes de basepour le passage à l’action de 1989. Zawahiri reproche à l’auteur d’oublier le contexte, de ne critiquer que les erreurs des jihadistes sans faire porter toute la responsabilité exclusive du désastre que vit le monde musulman sur Israël, les juifs, les Croisés, l’Occident, et autres usual suspects d’Al Jazeera et Cie. Il rappelle que les compagnons du Prophète eux-mêmes ont commis des erreurs en tuant des innocents, mais que cela ne les a pas empêchés de poursuivre le jihad victorieux…
Notons pour finir que le Dr Fadel justifie la sauvegarde des étrangers sur le territoire d’islam en arguant du principe de réciprocité : les musulmans qui vivent en Occident y sont bien traités…. Voilà qui dérange encore quelques certitudes tranquilles des barbus ! On reviendra sur cette question dans la chronique de demain !